« Ma petite, c’est tout l’argent qu’il me reste. Je sais que ce n’est pas suffisant… s’il vous plaît, est-ce que je peux avoir ce pain ? Je n’ai rien d’autre.»
Lucia posa quelques pièces sur le comptoir.
À soixante-dix-huit ans, elle s’appuyait sur une vieille canne. Devant elle se trouvait un seul article : une miche de pain.
La caissière regarda les pièces, puis la vieille dame.
Elle allait répondre lorsqu’une voix impatiente retentit derrière elles.
« Si vous n’avez pas assez d’argent, pourquoi êtes-vous venue ici ? Vous faites attendre tout le monde ! »
Lucia se retourna.
Un jeune homme d’une vingtaine d’années attendait derrière elle, les bras croisés.
« Excusez-moi», murmura-t-elle.
Puis elle baissa les yeux.
La file entière devint silencieuse.
Soudain, quelqu’un derrière le jeune homme sortit de la file.
C’était une femme élégante d’environ quarante-cinq ans.
Elle s’approcha.
Le jeune homme se retourna.
« Madame, je suis pressé.»
La femme ne lui répondit même pas.
Elle regarda Lucia.
Son expression changea.
« Madame Lucia ? »
La vieille dame releva les yeux.
« Pardon ? »
La femme s’approcha encore.
« Vous ne vous souvenez probablement pas de moi. Je m’appelle Anna Moretti.»
Lucia l’observa attentivement.
Puis son visage s’adoucit.
« Anna ? La petite Anna ? »
La femme sourit.
« Oui.»
Le jeune homme ne comprenait plus rien.
Anna regarda la miche de pain.
Puis les quelques pièces.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Lucia semblait gênée.
« Rien. Il me manque simplement un peu d’argent. Je reviendrai demain.»
Anna sortit immédiatement son portefeuille.
Lucia posa une main sur son bras.
« Non.»
« Mais…»
« Je n’ai pas demandé qu’on paie à ma place.»
Anna s’arrêta.
Elle connaissait suffisamment Lucia pour comprendre.
Elle se tourna alors vers la caissière.
« Combien manque-t-il ? »
La somme était minuscule.
Anna réfléchit quelques secondes.
Puis elle demanda :
« Vous cherchez toujours quelqu’un pour s’occuper des plantes devant le magasin ? »
La caissière parut surprise.
Le responsable du supermarché, qui avait entendu la conversation, s’approcha.
« Oui. Pourquoi ? »
Anna sourit.
« Parce que Madame Lucia connaît mieux les plantes que toutes les personnes que je connais.»
Lucia secoua la tête en riant légèrement.
« Anna…»
Mais la femme expliqua.
Pendant près de trente ans, Lucia avait travaillé comme jardinière dans une école primaire du quartier.
Elle entretenait le petit jardin, les arbres et les fleurs.
Mais ce n’était pas tout.
« Quand j’étais enfant, mes parents travaillaient jusqu’au soir», raconta Anna. «Je restais souvent seule après les cours.»
Lucia la regarda.
Anna continua :
« C’est elle qui s’asseyait avec moi dans le jardin jusqu’à ce que ma mère arrive.»
La vieille dame baissa les yeux.
« C’était normal.»
« Pour vous, peut-être.»
Anna sourit.
« Pour une enfant de huit ans qui avait peur de rester seule, ça ne l’était pas.»
Le jeune homme derrière elles ne disait plus rien.
Le responsable du magasin intervint.
« Madame, si cela vous intéresse réellement, nous cherchons quelqu’un seulement deux matinées par semaine pour entretenir les plantes à l’entrée. Rien de lourd.»
Lucia sembla surprise.
« Vous êtes sérieux ? »
« Absolument. Mais seulement si vous le souhaitez.»
Lucia regarda sa canne.
« Je ne peux plus travailler comme autrefois.»
« Nous ne vous demanderons pas de le faire. Il s’agit surtout de conseiller notre équipe et de s’occuper des petites plantes.»
Lucia sourit pour la première fois.
« Alors j’aimerais essayer.»
Le responsable prit la miche de pain.
« Dans ce cas, considérez ceci comme une avance sur votre première matinée.»
Lucia secoua immédiatement la tête.
« Non. Je travaillerai d’abord.»
La caissière éclata de rire.
« Je crois qu’on ne gagnera pas cette discussion.»
Finalement, elle mit le pain de côté.
« Je vous le réserve jusqu’à demain.»
Anna se tourna vers Lucia.
« Je peux au moins vous raccompagner ? »
Cette fois, Lucia accepta.
En passant devant le jeune homme, elle s’arrêta.
Il semblait embarrassé.
« Madame…»
Lucia attendit.
« Je suis désolé pour ce que j’ai dit.»
Elle lui répondit calmement :
« Tu étais pressé.»
« Ce n’est pas une excuse.»
Lucia sourit.
« Non. Mais c’est déjà bien que tu l’aies compris.»
Le lendemain matin, Lucia revint.
Elle avait exactement la somme qui lui manquait.
Elle paya son pain.
Puis elle rencontra le responsable pour discuter du petit travail.
Quelques semaines plus tard, l’entrée du supermarché avait changé.
Des pots de fleurs entouraient les portes.
Lucia venait deux fois par semaine.
Elle ne gagnait pas beaucoup, mais suffisamment pour compléter sa petite pension.
Surtout, elle avait retrouvé quelque chose qu’elle croyait perdu : le sentiment d’être encore utile.
Un samedi, alors qu’elle arrangeait quelques fleurs, quelqu’un s’arrêta devant elle.
C’était le jeune homme de la file.
Il tenait une petite plante.
« Madame Lucia ? »
« Oui ? »
« Ma grand-mère m’a donné ça. Elle dit que je vais la faire mourir en une semaine.»
Lucia sourit.
« Ta grand-mère a probablement raison.»
Le jeune homme éclata de rire.
« Vous pouvez m’apprendre ? »
Lucia lui fit signe de poser le pot.
« Commence par ne pas être pressé. Les plantes détestent ça.»
Il comprit immédiatement l’allusion.
Et tous deux sourirent.
Quelques semaines auparavant, il avait regardé une vieille femme compter ses dernières pièces et n’avait vu qu’une personne qui lui faisait perdre du temps.
Il avait découvert ensuite qu’une vie entière ne peut jamais être résumée par ce qu’il reste dans un porte-monnaie.
Lucia manquait peut-être de quelques pièces ce jour-là.
Mais elle avait encore beaucoup à transmettre.