
Partie 1 : La servante qui n’aurait jamais dû être là
Lorsque Khalid Al-Nasir ouvrit les lourdes portes de son bureau privé, personne ne parla.
Même ses pas semblaient trop bruyants dans l’immense pièce de marbre noir.
Faris marchait deux mètres derrière lui, accompagné d’un second garde du corps. Comme toujours, les deux hommes portaient des costumes noirs parfaitement ajustés et observaient chaque angle de la pièce avant même que le Sheikh n’y entre complètement.
Khalid avançait sans se presser.
Puis il s’arrêta.
Quelqu’un se trouvait à sa table.
Une jeune femme dormait, la tête posée sur ses bras croisés.
Faris fronça immédiatement les sourcils.
Il reconnut Maya Rahmani, une nouvelle domestique arrivée au palais seulement trois semaines plus tôt.
Elle était censée apporter des boissons dans les salles privées, vérifier les tables après certaines réunions et quitter les lieux dès que son travail était terminé.
Elle n’avait aucune raison d’être seule ici.
Et encore moins de dormir dans le bureau privé de Khalid Al-Nasir.
Faris fit un pas en avant.
Khalid leva immédiatement la main.
« Ne la réveillez pas. »
Faris s’arrêta net.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne réussit pas à cacher sa surprise.
« Votre Altesse… elle dort dans votre bureau. »
Khalid ne répondit pas.
Il s’approcha lentement de Maya.
La jeune femme semblait épuisée.
Ce n’était pas le sommeil paisible de quelqu’un qui avait simplement fermé les yeux quelques minutes. Son visage portait les traces de plusieurs nuits trop courtes. Ses doigts étaient légèrement crispés contre sa manche. Une mèche de cheveux brun foncé était collée contre sa joue.
Khalid la regarda pendant quelques secondes.
Puis, à la stupeur des deux gardes, il prit une partie de son bisht noir bordé d’or et la posa délicatement sur les épaules de la jeune femme.
Faris échangea un regard avec l’autre garde.
Ce geste ne ressemblait pas à Khalid.
Le Sheikh était connu pour sa discipline.
Un membre du personnel surpris à dormir ici aurait normalement été renvoyé avant la fin de la journée.
Mais quelque chose dans l’état de Maya avait interrompu sa colère avant même qu’elle puisse apparaître.
Khalid allait se redresser lorsqu’un reflet métallique attira son attention.
Sous le col blanc de la jeune femme se trouvait une fine chaîne argentée.
Au bout de cette chaîne pendait une minuscule clé de bronze.
Khalid cessa de respirer.
Il écarta doucement une mèche de cheveux.
La clé glissa hors du col de Maya.
Quatre centimètres à peine.
Du métal vieilli.
Des rayures anciennes.
Et surtout…
un petit faucon gravé sur la partie supérieure.
Le visage de Khalid changea.
« Cette clé… »
Faris s’approcha légèrement.
« Vous la connaissez ? »
Khalid ne quittait plus l’objet des yeux.
Lorsqu’il répondit, sa voix avait perdu toute sa froideur habituelle.
« Elle a disparu la nuit où mon frère a été assassiné. »
À cet instant, les doigts de Maya bougèrent.
Puis ses yeux s’ouvrirent.
Partie 2 : Le mort qui ne l’était peut-être pas
Pendant quelques secondes, Maya sembla ne pas comprendre où elle se trouvait.
Puis elle vit Khalid.
Elle vit la clé entre ses doigts.
Et toute trace de sommeil disparut de son visage.
Khalid observa cette transformation.
Ce ne fut pas de la surprise.
Ce ne fut pas non plus la panique d’une domestique prise en faute.
C’était de la reconnaissance.
Comme si Maya savait exactement ce que cette clé représentait.
Elle murmura :
« Votre frère n’a jamais été assassiné. »
Le silence tomba sur la pièce.
Même Faris ne bougea plus.
Khalid se pencha légèrement.
« Alors où est-il ? »
Maya hésita.
Son regard dépassa l’épaule du Sheikh.
Elle fixa quelqu’un derrière lui.
Son visage se ferma.
Une peur froide traversa ses yeux.
« Demandez plutôt à l’homme qui se tient derrière vous. »
Khalid tourna lentement la tête.
Faris était immobile.
Mais sa mâchoire venait de se contracter.
Ses yeux glissèrent une fraction de seconde vers la porte fermée.
Cela suffit.
Khalid le vit.
Le second garde le vit également.
« Faris ? »
Le garde du corps regarda son maître.
« Votre Altesse. »
« Pourquoi a-t-elle dit ça ? »
« Je n’en sais rien. »
Maya se redressa enfin.
Le bisht de Khalid resta autour de ses épaules.
« Il ment. »
Faris fit un pas dans sa direction.
Khalid leva une nouvelle fois la main.
« Personne ne bouge. »
Son ton venait de changer.
Le Sheikh compatissant qui avait couvert une femme épuisée avait disparu.
Le chef de la famille Al-Nasir était revenu.
Khalid posa la clé sur la table.
« Maya, qui vous l’a donnée ? »
Elle regarda l’objet.
« Je ne peux pas vous le dire ici. »
« Vous êtes dans mon bureau privé. »
« Justement. »
Khalid plissa les yeux.
Maya regarda les murs recouverts de panneaux noirs réfléchissants.
Puis le lustre.
Puis la table.
Puis Faris.
« Cet endroit n’est pas aussi privé que vous le pensez. »
Cette fois, même Khalid parut déstabilisé.
Il se tourna vers le deuxième garde.
« Fermez les accès. Personne n’entre. Personne ne sort. »
Le garde obéit immédiatement.
Mais Faris resta parfaitement calme.
Trop calme.
Khalid connaissait cet homme depuis douze ans.
Faris lui avait sauvé la vie à deux reprises.
Il avait accompagné ses enfants à l’hôpital.
Il avait surveillé sa résidence pendant des crises familiales.
Il connaissait ses habitudes, ses itinéraires, ses faiblesses.
Et pourtant, pour la première fois, Khalid se demanda ce qu’il ignorait réellement de lui.
Partie 3 : Le dossier d’Omar
Quinze ans plus tôt, Omar Al-Nasir avait disparu.
Khalid avait vingt-quatre ans.
Son frère en avait vingt et un.
Cette nuit-là, Omar avait quitté l’une des propriétés familiales peu avant minuit.
Quelques heures plus tard, un véhicule entièrement brûlé avait été découvert sur une route isolée.
À l’intérieur, les enquêteurs avaient retrouvé plusieurs effets personnels appartenant à Omar.
Sa montre.
Une chevalière.
Des fragments de vêtements.
Mais Khalid n’avait jamais vu le corps de son frère.
On lui avait expliqué qu’il était impossible de présenter une dépouille identifiable.
Son père avait interdit toute discussion publique.
L’affaire avait été close.
Omar était mort.
C’était du moins ce que toute la famille avait fini par accepter.
À une exception près.
Une petite boîte d’archives appartenant personnellement à Omar avait été retrouvée vide dans sa chambre.
Et la clé qu’il portait constamment autour du cou avait disparu.
Cette clé.
Khalid la regardait maintenant sur sa propre table.
Autour du cou d’une inconnue engagée comme domestique trois semaines auparavant.
« Vous saviez ce que vous portiez ? » demanda-t-il.
Maya acquiesça.
« Oui. »
« Depuis combien de temps ? »
Elle ne répondit pas.
Khalid se rapprocha.
« Vous avez demandé plusieurs fois à travailler près de mes appartements privés. »
Maya releva brusquement les yeux.
Il continua :
« Vous pensiez que personne ne l’avait remarqué ? »
Pour la première fois, elle sembla réellement prise au dépourvu.
Khalid poursuivit :
« Trois gardes de nuit ont signalé votre présence dans ce secteur cette semaine. Vous avez prétendu vous être trompée de couloir. »
Maya serra les lèvres.
« Je cherchais quelque chose. »
Faris intervint.
« Votre Altesse, cette femme représente une menace. Nous devons la faire sortir d’ici. »
Maya tourna immédiatement la tête.
« Voilà exactement pourquoi je ne voulais pas parler devant lui. »
Faris la fixa.
« Je ne vous ai jamais vue avant aujourd’hui. »
Maya pâlit.
« C’est faux. »
Le silence revint.
Khalid observa tour à tour leurs visages.
« Où vous êtes-vous rencontrés ? »
Maya prit une inspiration.
« Il y a onze jours. »
Faris secoua lentement la tête.
« Elle ment. »
« Dans le couloir souterrain sous l’aile ouest », continua Maya.
Le second garde regarda Faris.
Khalid ne bougea pas.
« Il n’y a pas de couloir souterrain sous l’aile ouest. »
Maya se tourna vers lui.
« Si. »
Puis elle ajouta :
« Mais il n’apparaît sur aucun plan récent du palais. »
Quelque chose se brisa dans le regard de Khalid.
Car il connaissait ce passage.
Son père lui en avait parlé une seule fois, lorsqu’il était adolescent.
Un ancien corridor de service condamné depuis des décennies.
Presque personne ne devait connaître son existence.
« Comment savez-vous cela ? »
Maya ouvrit la bouche.
Une sonnerie très faible retentit soudainement dans la pièce.
Pas un téléphone.
Pas une alarme.
Un petit bip électronique.
Faris leva brusquement les yeux.
Khalid suivit son regard.
Le son venait du mur derrière son bureau.
Partie 4 : Quelqu’un écoutait
Le second garde s’approcha du panneau noir.
Il passa les doigts le long d’une jointure presque invisible.
Puis il appuya.
Un minuscule morceau du panneau se détacha.
Derrière se trouvait un dispositif électronique.
Une lumière verte clignotait.
Khalid resta figé.
Maya murmura :
« Je vous avais prévenu. »
Faris s’avança.
« Ne touchez pas à ça. »
Tout le monde se retourna vers lui.
Il s’arrêta.
Trop tard.
Khalid le fixa.
« Pourquoi ? »
Faris regarda l’appareil.
Puis Maya.
« Il peut être piégé. »
Maya laissa échapper un rire bref, sans amusement.
« Voilà ce qu’on vous a appris à dire ? »
« Qui êtes-vous ? »
La question de Faris claqua soudainement.
Maya ne répondit pas.
Faris fit un nouveau pas vers elle.
Cette fois, Khalid se plaça entre eux.
« Elle répondra à mes questions. Pas aux vôtres. »
Faris resta silencieux.
Khalid se tourna vers Maya.
« Vous êtes entrée ici pour trouver cet appareil ? »
Elle secoua la tête.
« Non. »
« Alors quoi ? »
Maya regarda la clé.
« Une serrure. »
Khalid sentit son cœur accélérer.
« Où ? »
« Dans le vieux passage. »
« Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »
Elle hésita.
Puis regarda encore Faris.
« C’est ce que j’essayais de découvrir. »
Khalid comprit alors quelque chose.
« Vous ne savez pas ce que cette clé ouvre. »
Maya baissa les yeux.
« Non. »
Le doute apparut sur le visage du Sheikh.
Tout ce qu’elle disait pouvait être une manipulation.
La clé pouvait être une copie.
Son histoire pouvait être fabriquée.
Elle pouvait travailler pour quelqu’un désirant détruire sa confiance envers son propre chef de sécurité.
« Qui vous a donné la clé ? »
Maya resta silencieuse.
« Maya. »
Ses yeux devinrent humides.
« Si je vous donne son nom maintenant, quelqu’un mourra avant ce soir. »
Khalid la fixa.
« Qui ? »
Elle répondit presque inaudiblement :
« Peut-être moi. »
Faris secoua la tête.
« C’est absurde. »
Maya se tourna vers lui.
« Alors pourquoi êtes-vous descendu dans ce passage mardi dernier à deux heures treize du matin ? »
Le visage de Faris se vida de toute couleur.
Le second garde le regarda.
Khalid ne parla pas immédiatement.
Puis il demanda :
« Vous étiez dans le passage ? »
Faris répondit après une longue seconde :
« Oui. »
Maya inspira brusquement.
Khalid sentit toute la pièce changer.
« Pourquoi ? »
Faris regarda Maya.
Puis la clé.
Puis son maître.
« Parce que je l’avais vue y entrer. »
Maya secoua la tête.
« Non. Vous étiez déjà là quand je suis arrivée. »
« Faux. »
« Vous parliez à quelqu’un. »
Faris se tut.
Khalid fit un pas vers lui.
« À qui ? »
Faris ne répondit pas.
Pour la première fois en douze ans, Khalid vit une chose qu’il n’avait jamais remarquée chez son garde du corps.
De la peur.
Partie 5 : La voix derrière la porte
Le dispositif électronique découvert dans le mur émit soudain un nouveau bip.
Puis un grésillement.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Une voix déformée sortit du minuscule haut-parleur.
« Maya. »
La jeune femme devint blanche.
Khalid se retourna vers elle.
« Vous connaissez cette voix ? »
Elle ne répondit pas.
Le haut-parleur grésilla encore.
« Tu n’aurais jamais dû montrer la clé. »
Faris fit immédiatement un pas vers l’appareil.
Maya cria :
« Ne le touchez pas ! »
Khalid se tourna brutalement vers Faris.
« Reculez. »
Faris obéit.
La voix reprit.
« Khalid… »
Le Sheikh se figea.
Personne ne l’appelait ainsi dans cette partie du palais.
Pas les employés.
Pas ses gardes.
Pas même la majorité de ses proches lorsqu’ils étaient en présence du personnel.
La voix semblait artificiellement modifiée.
Impossible d’en identifier l’âge.
Impossible même de savoir avec certitude s’il s’agissait d’un homme.
« Qui êtes-vous ? » demanda Khalid.
Aucune réponse.
Maya observait l’appareil comme si elle venait de voir un fantôme.
Puis le haut-parleur cracha une dernière phrase.
« Si tu veux savoir ce qui est arrivé à Omar, ouvre la porte que votre père avait condamnée. »
Le signal s’interrompit.
Silence.
Khalid resta immobile.
Son père.
Le passage.
La clé.
Maya.
Faris.
Toutes ces choses venaient soudain de se rejoindre.
Mais elles ne formaient toujours pas une vérité.
Seulement un piège.
Ou peut-être une invitation.
Khalid se tourna vers Maya.
« Quelle porte ? »
Elle secoua lentement la tête.
« Je n’en sais rien. »
« Vous avez la clé. »
« Mais pas la serrure. »
Faris parla derrière lui.
« Votre Altesse, vous ne pouvez pas suivre ces instructions. Quelqu’un cherche à vous conduire quelque part. »
Khalid se retourna.
« Vous avez raison. »
Faris sembla légèrement soulagé.
Puis Khalid ajouta :
« C’est pour cette raison que vous allez venir avec nous. »
Le visage du garde se referma.
Khalid récupéra la petite clé de bronze.
Il la contempla une dernière fois.
Le faucon gravé était exactement tel qu’il s’en souvenait.
Ou presque.
Un détail attira soudain son attention.
Sous l’aile du faucon se trouvait une minuscule rayure verticale.
Khalid connaissait cette marque.
Omar l’avait faite accidentellement lorsqu’ils étaient adolescents.
Il avait essayé d’ouvrir une vieille boîte avec la mauvaise clé.
Khalid avait ri de lui pendant des jours.
Personne n’avait assisté à la scène.
Personne, excepté eux deux.
Le souffle de Khalid se coupa.
Ce n’était probablement pas une copie.
Il regarda Maya.
« Qui vous a donné cette clé ? »
Elle leva les yeux vers lui.
Pendant un instant, Khalid crut qu’elle allait enfin répondre.
Mais Maya regarda soudain la porte derrière Faris.
Son visage se décomposa.
« Votre Altesse… »
Khalid se retourna.
La poignée venait de bouger.
Très lentement.
Pourtant, le second garde avait verrouillé l’accès quelques minutes auparavant.
Faris fixa la porte.
Pour la première fois, sa main trembla.
La poignée descendit encore.
Khalid serra la clé dans sa paume.
« Qui est derrière cette porte ? »
Personne ne répondit.
Maya recula d’un pas.
Puis murmura une phrase qui fit froidement comprendre à Khalid que les quinze dernières années de sa vie reposaient peut-être sur un mensonge.
« Si cette personne est venue jusqu’ici… alors elle sait que vous avez retrouvé la clé. »
La poignée s’immobilisa.
Une seconde passa.
Puis deux.
Puis trois.
Un léger coup retentit derrière la porte.
Trois frappes lentes.
Khalid cessa de respirer.
Parce que lorsqu’ils étaient enfants, Omar utilisait toujours exactement ce rythme avant d’entrer dans sa chambre.
Trois coups.
Toujours trois.
Khalid regarda Maya.
Puis Faris.
Le garde du corps était devenu livide.
Un quatrième bruit retentit.
Pas une frappe cette fois.
Une voix.
Très basse.
Presque impossible à entendre.
Mais Khalid reconnut immédiatement les deux mots prononcés derrière la porte.
Deux mots qu’il n’avait pas entendus depuis quinze ans.
« Ouvre, frère. »
Khalid resta pétrifié.
Maya ferma les yeux.
Faris recula lentement.
Et juste avant que Khalid puisse toucher la poignée…