Le verre était déjà presque arrivé aux lèvres de Laurent lorsque Claire traversa le salon en courant.
« Monsieur ! »
Elle frappa brusquement le verre de sa main.
Il tomba.
Le cristal éclata sur le sol.
Laurent sursauta dans son fauteuil roulant.
« Mais qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes devenue folle ?! »
Claire respirait rapidement.
« Monsieur… il y a quelque chose dans ce verre. Votre femme y a mis quelque chose.»
Le visage de Laurent changea.
À quelques mètres, son épouse Sophie devint soudainement très pâle.
« Chéri, elle ment ! Qu’est-ce que tu racontes ?! »
Laurent regarda sa femme.
Puis Claire.
« Expliquez-vous.»
Claire sortit immédiatement son téléphone.
Sa main tremblait.
« Monsieur… j’ai tout filmé. Regardez.»
Sophie fit un pas.
« Laurent, ne l’écoute pas.»
Mais Claire lança la vidéo.
Quelques minutes plus tôt, elle avait laissé son téléphone sur une étagère du salon parce qu’elle enregistrait une courte vidéo destinée au fleuriste afin de lui montrer l’endroit où installer une composition pour le dîner du lendemain.
La caméra avait continué à filmer.
Sur l’écran, Sophie entra dans la pièce.
Elle regarda autour d’elle.
Puis elle sortit un petit flacon de son sac.
Elle versa plusieurs gouttes dans le verre préparé pour Laurent.
Sophie recula.
« Ce n’est pas ce que vous pensez.»
Laurent leva les yeux vers elle.
« Alors explique-moi ce que je dois penser.»
« Je peux tout expliquer.»
Claire resta silencieuse.
Elle-même ignorait ce que contenait le flacon.
Elle avait seulement vu Sophie ajouter quelque chose au verre à l’insu de son mari.
Laurent posa son téléphone sur ses genoux.
« Qu’est-ce que tu as mis dedans ? »
Sophie ne répondit pas immédiatement.
« Sophie.»
Elle ferma les yeux.
« Un médicament.»
Laurent la fixa.
« Quel médicament ? »
« Des gouttes prescrites par le docteur Martin.»
« Pourquoi les mettre dans mon verre en cachette ? »
Sophie ne trouva rien à répondre.
Laurent prit son téléphone.
« J’appelle le médecin.»
« Non ! »
La réaction de Sophie ne fit qu’augmenter son inquiétude.
Laurent appela malgré tout.
Quelques minutes plus tard, la situation commença à devenir plus claire.
Le docteur Martin connaissait effectivement le produit.
Mais il n’avait jamais demandé à Sophie de l’administrer secrètement.
Après l’accident qui avait obligé Laurent à utiliser un fauteuil roulant, il avait traversé une période de douleurs et de sommeil très perturbé.
Plusieurs traitements avaient été essayés.
L’un d’eux avait ensuite été arrêté parce que Laurent supportait mal ses effets secondaires.
Le flacon provenait d’une ancienne prescription.
« Tu me donnais un médicament que j’avais arrêté ? »
Sophie baissa les yeux.
« Seulement une petite quantité.»
Laurent resta sans voix.
« Depuis combien de temps ? »
Silence.
« Sophie, depuis combien de temps ? »
« Quelques semaines.»
Claire regarda la femme, stupéfaite.
Sophie se mit à pleurer.
« Tu ne dormais presque plus. Tu étais épuisé. Tu refusais tout ce qu’on te proposait.»
Laurent répondit :
« Parce que ce traitement me rendait complètement somnolent.»
« Je sais.»
« Alors pourquoi ? »
Sophie s’assit.
« Parce que j’avais peur.»
Après l’accident, Laurent était devenu obsédé par l’idée de retrouver rapidement son ancienne vie.
Il travaillait tard.
Dormait peu.
Refusait parfois de ralentir malgré les recommandations de ses médecins.
Sophie avait essayé de le convaincre de se reposer.
Les disputes s’étaient multipliées.
Puis elle avait pris une mauvaise décision.
Elle avait retrouvé l’ancien flacon.
Et elle avait commencé à ajouter occasionnellement quelques gouttes dans sa boisson le soir, persuadée qu’elle l’aidait à dormir.
« Je ne voulais pas te faire de mal.»
Laurent la regarda longuement.
« Ce n’est pas la question.»
« Alors quoi ? »
« Tu décidais à ma place de ce qui entrait dans mon corps.»
Sophie essuya ses larmes.
« J’essayais de t’aider.»
« En me le cachant.»
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Claire finit par dire :
« Monsieur, je suis désolée d’avoir cassé le verre.»
Laurent la regarda.
Puis les morceaux de cristal au sol.
« Ne vous excusez pas.»
Il prit une respiration.
« Vous avez vu quelque chose d’anormal et vous avez réagi.»
Mais Claire semblait toujours inquiète.
« Je pensais que…»
Elle s’arrêta.
Laurent comprit.
Elle avait pensé que Sophie essayait peut-être de lui faire du mal.
« Vous ne pouviez pas savoir.»
Il se tourna vers sa femme.
« Et c’est précisément pour ça qu’on ne met pas quelque chose dans le verre de quelqu’un en secret.»
Le médecin recommanda qu’aucune nouvelle dose ne soit prise et que Laurent soit évalué afin de vérifier qu’il n’y avait aucun problème lié à l’usage récent du médicament.
Heureusement, rien d’inquiétant ne fut constaté.
Mais le problème entre Laurent et Sophie était loin d’être réglé.
Pendant plusieurs semaines, ils vécurent séparément.
Laurent ne voulait pas transformer l’incident en une histoire simpliste dans laquelle Sophie aurait voulu l’empoisonner.
Rien ne permettait de conclure cela.
Mais son intention de l’aider n’effaçait pas ce qu’elle avait fait.
Elle lui avait administré quelque chose sans son accord.
Et elle lui avait menti.
Lorsqu’ils commencèrent une thérapie de couple, Sophie finit par reconnaître ce qu’elle avait refusé d’admettre.
« Depuis ton accident, j’ai peur tout le temps.»
Laurent resta silencieux.
« Peur que tu souffres. Peur que quelque chose t’arrive. Et j’ai commencé à croire que je savais mieux que toi ce dont tu avais besoin.»
Laurent répondit :
« Mon fauteuil ne t’a pas donné le droit de prendre mes décisions.»
Sophie acquiesça.
« Je le sais maintenant.»
La confiance ne revint pas en quelques jours.
Elle dut être reconstruite lentement.
Claire continua à travailler dans la maison.
Un mois plus tard, Laurent la trouva dans le salon.
« Vous avez toujours la vidéo ? »
« Oui.»
« Gardez-la encore quelque temps.»
Claire acquiesça.
Puis elle demanda :
« Vous m’en voulez d’avoir pensé au pire ? »
Laurent secoua la tête.
« Non.»
Il regarda l’endroit où le verre s’était brisé.
« Ce jour-là, vous n’aviez aucune idée de ce qu’il y avait dedans.»
Il sourit légèrement.
« Mais vous saviez que je ne savais pas qu’on l’y avait mis.»
Et finalement, c’était cela qui avait compté.
La vidéo n’avait pas révélé une tentative de meurtre ni un plan mystérieux pour voler la fortune de Laurent.
Elle avait révélé quelque chose de plus ordinaire, mais néanmoins grave : une personne convaincue que ses bonnes intentions lui donnaient le droit de décider secrètement pour une autre.
Claire avait brisé un verre.
Mais ce qu’elle avait réellement interrompu ce jour-là, c’était un secret qui n’aurait jamais dû commencer.